Citation

"Frères, je vous rappelle la Bonne Nouvelle que je vous ai annoncée ; cet Évangile, vous l’avez reçu ; c’est en lui que vous tenez bon, c’est par lui que vous serez sauvés si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé ; autrement, c’est pour rien que vous êtes devenus croyants.

Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j’ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, et il fut mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures, il est apparu à Pierre, puis aux Douze" 1 Cor 15

pour notre réflexion (d’un abbé cistercien)

pour notre réflexion (d’un abbé cistercien)

« Arrêtez-vous et sachez que je suis Dieu » 

Lettre de l’Abbé Général OCist pour le temps de l’épidémie 

Chers Frères et Sœurs, La situation qui s’est créée avec la pandémie de coronavirus me pousse à rechercher le contact avec vous tous par le biais de cette lettre, comme signe que nous vivons cette situation en communion, non seulement entre nous, mais avec toute l’Église et le monde entier. Comme je me trouve en Italie et à Rome, je vis cette épreuve dans un point crucial, même s’il est clair que la plupart des pays dans lesquels nous vivons se retrouvera bientôt dans la même situation. 

Être utiles à tous 

Il est évident que la première réaction correcte que nous devons avoir, également en tant qu’Ordre et communautés monastiques, est de suivre les indications des autorités civiles et ecclésiastiques pour contribuer avec obéissance et respect à une résolution rapide de cette épidémie. Tous, nous n’avons jamais été autant que maintenant appelés à réaliser combien la responsabilité personnelle est un bien pour tous. Celui qui accepte les règles et les comportements nécessaires pour se défendre de la contagion contribue à la limiter pour les autres. Ce serait une règle de vie à respecter toujours, à tous les ni- veaux, mais dans l’urgence actuelle, cela saute aux yeux que nous sommes tous solidaires pour le meilleur et pour le pire. Mais au-delà de l’aspect sanitaire de la situation, que nous demande ce moment dramatique par rapport à notre vocation ? A quoi Dieu nous appelle-t-il en tant que chrétiens et particulièrement en tant que moines et moniales à travers cette épreuve uni- verselle ? Quel témoignage sommes-nous invités à donner ? Quelle aide spécifique sommes-nous appelés à offrir à la société, à tous nos frères et sœurs dans le monde ? Me revient à l’esprit l’expression de la Charte de Charité que j’ai souvent soulignée au cours de l’année passée, notamment dans la Lettre de Noël 2019 qui, d’ailleurs, a été publiée juste au moment où la contagion de COVID-19 a commencé en Chine : « Prodesse omnibus cupientes – désireux d’être utiles à tous » (cf. CC, chap. I). Quel bénéfice sommes-nous appelés à offrir à l’humanité tout entière en ce moment précis ? 

« Arrêtez-vous et sachez que je suis Dieu » 

Peut-être notre premier devoir est-il de vivre cette circonstance en lui donnant un sens. Après tout, le véritable drame que vit actuellement la société n’est pas tant ou pas seu- lement la pandémie, mais ses conséquences dans notre existence quotidienne. Le monde s’est arrêté. Les activités, l’économie, la vie politique, les voyages, les divertis- sements, le sport ont cessé, comme pour un Carême universel. Mais pas seulement cela : en Italie et maintenant aussi dans d’autres pays, la vie religieuse publique a également cessé, la célébration publique de l’Eucharistie, tous les rassemblements et les réunions ecclésiales, du moins ceux où les fidèles se rencontrent physiquement. C’est comme un grand jeûne, une grande abstinence universelle. Cet arrêt imposé par la contagion et les autorités est présenté et vécu comme un mal né- cessaire. L’homme contemporain, en effet, ne sait plus s’arrêter. Il ne s’arrête que s’il est arrêté. S’arrêter librement est devenu presque impossible dans la culture occidentale ac- tuelle, qui est, de plus, mondialisée. Même pour les vacances, on ne s’arrête pas vrai- ment. Seuls des revers désagréables peuvent nous arrêter dans notre course à profiter de plus en plus de la vie, du temps, souvent aussi des autres. Mais aujourd’hui, un revers désagréable tel qu’une épidémie a arrêté presque tout le monde. Nos plans et nos pro- jets ont été annulés, et nous ne savons pas pour combien de temps. Même nous, qui vi- vons une vocation monastique, peut-être cloîtrée, combien nous nous sommes habitués à vivre comme tout le monde, à courir comme tout le monde, à penser notre vie en nous projetant toujours vers un avenir ! S’arrêter, au contraire, signifie retrouver le présent, l’instant à vivre maintenant, la vraie réalité du temps, et donc aussi la vraie réalité de nous-mêmes, de notre vie. L’homme ne vit que dans le présent, mais nous sommes toujours tentés de rester atta- chés au passé qui n’existe plus ou de nous projeter vers un avenir qui n’existe pas en- core et qui n’existera peut-être jamais. Dans le Psaume 45, Dieu nous invite à nous arrêter et à reconnaître sa présence au mi- lieu de nous : 

« Arrêtez ! Sachez que je suis Dieu, exalté parmi les peuples, exalté sur la terre. Il est avec nous, le Seigneur de l’univers, citadelle pour nous, le Dieu de Jacob. » (Sal 45,11-12) Dieu nous demande de nous arrêter ; il ne nous l’impose pas. Il veut que nous nous ar- rêtions et que nous demeurions devant Lui librement, par choix, c’est-à-dire avec amour. Il ne nous arrête pas comme la police arrête un délinquant en fuite. Il veut que nous nous arrêtions comme nous nous arrêtons devant la personne aimée, ou comme nous nous arrêtons devant la tendre beauté d’un nouveau-né qui dort, ou d’un cou- cher de soleil ou d’une œuvre d’art qui nous remplissent d’émerveillement et de si- lence. Dieu nous demande de nous arrêter en reconnaissant que sa présence pour nous remplit l’univers entier, que c’est la chose la plus importante dans la vie, que rien ne peut dépasser. S’arrêter devant Dieu signifie reconnaître que sa présence remplit l’instant et donc satisfait pleinement notre cœur, quelles que soient les circonstances et les conditions dans lesquelles nous nous trouvons

Vivre la contrainte avec liberté 

Qu’est-ce que cela signifie dans la situation actuelle ? Que nous pouvons la vivre avec liberté, même si nous y sommes contraints. La liberté n’est pas de toujours choisir ce que l’on veut. La liberté est la grâce de pouvoir choisir ce qui donne de la plénitude à notre cœur même quand tout nous est enlevé. Même lorsque la liberté nous est enle- vée, la présence de Dieu nous garantit et nous offre la liberté suprême de pouvoir nous arrêter devant Lui, de le reconnaître présent et ami. C’est le grand témoignage des martyrs et de tous les saints. Lorsque Jésus marcha sur les eaux pour rejoindre ses disciples au milieu de la mer démontée, il les trouva incapables d’avancer à cause du vent contraire : « La barque (…) était battue par les vagues, car le vent était contraire » (Mt 14,24). Les disciples luttent sans relâche contre le vent qui les contrarie dans leur plan pour atteindre le ri- vage. Jésus les atteint comme seul Dieu peut s’approcher de l’homme, avec une pré- sence libre de toute contrainte. Rien, aucun vent contraire ni même aucune loi de la nature, ne peut s’opposer au don de la présence du Christ venu pour sauver l’humani- té. « Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. » (Mt 14,25) Mais il y a une autre tempête qui voudrait s’opposer à la présence amicale du Sei- gneur : notre méfiance et notre peur : « Les disciples furent bouleversés et dirent : “C’est un fantôme !” et la peur leur fit pousser des cris » (14,25). Souvent, ce que nous imaginons avec les yeux de notre méfiance transforme la réalité en un « fantôme ». Alors, c’est comme si nous nourrissions nous-mêmes la peur qui nous fait crier. Mais Jésus est également plus fort que cette tempête intérieure. Il s’approche davantage, il nous fait entendre sa voix, la sonorité pacifiante de Sa présence amicale : « Mais aussi- tôt, Jésus leur parla en disant : “Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur !” » (14,27). « Ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent : “Vrai- ment, tu es le Fils de Dieu !” » (Mt 14,33). Ce n’est que lorsque les disciples reconnais- sent la présence de Dieu et l’acceptent comme telle, c’est-à-dire lorsqu’ils s’arrêtent devant elle, que le vent cesse de s’opposer à eux (cf. Mt 14,32) et « aussitôt la barque toucha terre là où ils se rendaient » (Jn 6,21). Cela peut-il se produire dans la situation de danger et de peur que nous vivons actuel- lement face à la propagation du virus et aux conséquences, certainement graves et durables, de cette situation sur l’ensemble de la société ? Reconnaître dans cette circons- tance une possibilité extraordinaire d’accueillir et d’adorer la présence de Dieu parmi nous, ne signifie pas fuir la réalité et renoncer aux moyens humains mis en place pour nous défendre du mal. Ce serait une insulte à ceux qui, comme tout le personnel de santé, se sacrifient aujourd’hui pour notre bien. Il serait également blasphématoire de penser que Dieu nous envoie des épreuves pour nous montrer ensuite combien Il est bon en nous en libérant. Dieu entre dans nos épreuves, les subit avec nous et pour nous jusqu’à la mort sur la Croix. Il nous révèle ainsi que notre vie, dans l’épreuve comme dans la consolation, a un sens infiniment plus grand que la résolution du dan- ger actuel. Le vrai danger qui plane sur la vie n’est pas la menace de mort, mais la pos- sibilité de vivre privés de sens, de vivre sans être tendus vers une plénitude plus grande que la vie et un salut plus grand que la santé. Cette pandémie, avec tous ses corollaires et ses conséquences, est alors l’occasion pour nous tous de nous arrêter réellement, non seulement parce que nous y sommes contraints, mais parce que nous sommes invités par le Seigneur à nous tenir devant lui, à reconnaître qu’il vient, en ce moment même, à notre rencontre au milieu de la tempête des circonstances et de notre angoisse, en nous proposant une relation re- nouvelée d’amitié avec lui, avec celui qui est sans doute capable d’arrêter la pandémie comme il a calmé le vent, mais qui surtout renouvelle pour nous le don de sa présence amicale, qui triomphe de notre fragilité pleine de peur – « Courage, c’est moi, n’ayez pas peur ! » – et veut nous conduire aussitôt au destin ultime et plénier de l’existence : Lui-même qui demeure et marche avec nous. 

Nous devrions toujours vivre ainsi 

Cette scène de l’Evangile, ainsi que la scène du monde troublé d’aujourd’hui, ne de- vrait pas nous sembler si étrange. En réalité, notre vocation de baptisés, comme notre vocation à la vie consacrée dans la forme monastique, devrait toujours nous aider et nous appeler à vivre ainsi. La situation actuelle nous rappelle, ainsi qu’à tous les chré- tiens, un peu ce que saint Benoît dit à propos du temps du Carême (cf. RB 49, 1-3) : nous devrions toujours vivre ainsi, avec cette sensibilité au drame de la vie, avec ce sens de notre fragilité structurelle, avec cette capacité de renoncer au superflu pour sauvegarder ce qu’il y a de plus profond et de plus vrai en nous et entre nous, avec cette confiance que notre vie n’est pas entre nos mains mais entre les mains de Dieu. Nous devrions aussi toujours vivre avec la conscience que nous sommes tous responsables les uns des autres, solidaires les uns des autres pour le meilleur ou pour le pire, de nos choix, de nos comportements, même les plus cachés et apparemment insignifiants. L’épreuve qui vient nous tourmenter doit aussi nous rendre plus sensibles aux nom- breuses épreuves qui touchent les autres, les autres peuples, que nous regardons sou- vent souffrir et mourir dans l’indifférence. Nous souvenons-nous, par exemple, que pendant que le coronavirus nous attaque, les peuples de la Corne de l’Afrique souf- frent depuis des mois d’une invasion de criquets qui menace la subsistance de millions de personnes ? Nous souvenons-nous des migrants en attente en Turquie ? Nous sou- venons-nous de la blessure toujours ouverte en Syrie et dans tout le Moyen-Orient ?… Une période d’épreuve peut rendre les gens plus durs ou plus sensibles, plus indiffé- rents ou plus compatissants. Au fond, tout dépend de l’amour avec lequel nous la vi- vons, et c’est avant tout cela que le Christ vient nous donner et réveiller en nous par sa présence. Toute épreuve passe, tôt ou tard, mais si nous la vivons avec amour, la bles- sure que l’épreuve ouvre dans notre vie restera ouverte, comme sur le Corps du Res- suscité, comme une source toujours jaillissante de compassion. 

Ministres du cri qui mendie le salut 

Il y a cependant une tâche que nous sommes appelés à assumer de manière spéci- fique : l’offrande de la prière, de la supplication qui mendie le salut. Jésus-Christ, par le baptême, la foi, la rencontre avec Lui à travers l’Eglise et le don d’une vocation parti- culière à demeurer avec Lui dans « l’école du service du Seigneur » (RB Prol. 45), nous a appelés à nous tenir devant le Père en demandant tout en Son nom. Pour cela il nous donne l’Esprit qui, « avec des gémissements inexprimables », « vient au secours de notre faiblesse ; car nous ne savons pas prier comme il faut » (Rm 8,26). Avant d’entrer dans la passion et la mort, Jésus a dit à ses disciples : « Je vous ai choisis (…) afin que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accorde » (Jn 15,16). Il ne nous a pas choisis uniquement pour prier, mais pour être toujours exaucés par le Père. Notre richesse est alors la pauvreté de n’avoir d’autre pouvoir que de mendier avec foi. Et c’est un charisme qui ne nous est pas donné seulement pour nous, mais pour accomplir la mission du Fils qui est le salut du monde : « Dieu, en effet, n’a pas envoyé le Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par Lui » (Jn 3,17). Même le besoin de sauvegarder ou de recouvrer la santé, que cha- cun ressent en ce moment, peut-être avec angoisse, est un besoin de salut, du salut qui préserve notre vie de se sentir privée de sens, ballottée par les flots sans avoir de des- tin, sans la rencontre avec l’Amour qui nous donne à chaque instant la vie pour parve- nir à vivre éternellement avec Lui. Cette conscience de notre tâche prioritaire de prière pour tous doit nous rendre uni- versellement responsables de la foi que nous avons, et de la prière liturgique que l’Église nous confie. En ce moment où la majorité des fidèles sont contraints de renon- cer à l’Eucharistie communautaire qui les rassemble dans les églises, quelle responsa- bilité nous devons ressentir pour les Messes que nous pouvons continuer à célébrer dans les monastères, et pour la prière de l’Office divin qui continue à nous réunir au chœur ! Nous n’avons certainement pas ce privilège parce que nous sommes meilleurs que les autres. Peut-être qu’il nous est donné précisément parce que nous ne le sommes pas, et cela rend notre mendicité plus humble, plus pauvre, plus efficace de- vant le Père de tous, plein de bonté. Nous devons être plus conscients que jamais qu’aucune de nos prières et liturgies ne doit être vécue sans nous sentir unis à l’en- semble du Corps du Christ qui est l’Église, la communauté de tous les baptisés, dési- reuse d’embrasser toute l’humanité. 

La lumière des yeux de la Mère 

Chaque soir, dans tous les monastères cisterciens du monde, nous entrons dans la nuit en chantant le Salve Regina. Cela aussi, nous devons le faire en pensant à l’obscurité qui enveloppe souvent l’humanité, la remplissant de la peur de s’y perdre. Dans le Salve Regina, nous demandons sur toute la « vallée des larmes » du monde, et sur tous les « enfants exilés d’Eve », la douce et consolante lumière des « yeux miséricordieux » de la Reine et Mère de la Miséricorde, afin qu’en toute circonstance, en toute nuit et en tout danger, le regard de Marie nous montre Jésus, nous montre que Jésus est présent, qu’il nous réconforte, nous guérit et nous sauve. Toute notre vocation et notre mission sont décrites dans cette prière. Que Marie, « notre vie, notre douceur et notre espérance », nous donne de vivre cette vocation avec humilité et courage, en offrant notre vie pour la paix et la joie de toute l’humanité ! 

Rome, le 15 mars 2020 

3ème Dimanche de Carême Fr. Mauro-Giuseppe Lepori OCist